| « J’ai rencontré le Soldat inconnu » |
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(Une interview exclusive et factice de notre correspondant local)
Lundi 10 Mars 2008, 19 heures. C'est entre le sixième et le septième whisky, je crois, que mon téléphone a sonné. Un appel du rédac' chef : « Le sujet est choisi... on va parler de la guerre de 14-18... fais-nous un article... vite ». Il fallait que je me reconcentre. J'ai décliné la tournée suivante. Je n'avais aucune idée pour l'interview. J'ai voulu allumer une cigarette mais je n'avais pas de feu... Un voisin m'a tendu sa flamme... La flamme... LA FLAMME ! Bon dieu mais c'est bien sûr ! Le soldat inconnu ! Qui mieux que lui allait pouvoir répondre à mes questions ? Ne me demandez pas comment j'ai atteint l'Arc de Triomphe, je n'en ai plus aucune idée. Toujours est-il que me voilà, à deux heures du matin, assis à même le sol sous le monument, mon dictaphone à la main, en train de mono-dialoguer avec une des plus vénérables institutions de la République. -Soldat... heu... Soldat, vous m ‘entendez ? -Bien sûr que je t'entends, blanc-bec, et ça me fait rudement plaisir de causer à quelqu'un. Y'a quatre-vingt huit ans qu'on m'a fourré là et j'ai l'impression que ça fait une éternité ! -Vous comptez les jours ? -Qu'est-ce tu veux que je fasse d'autre ? Je m'emmerde, je m'emmerde à cent sous de l'heure ! C'est pas les commémorations, les dépôts de gerbes et les malheureux coups de clairon qui vont m'aider à passer le temps, va... Même ceux qui viennent tous les soirs refiler un coup d'essence à mon brûleur me disent pas un mot ! Je lui explique alors le pourquoi de ma venue, le thème de l'article, la commande de l'interview... je le sens perplexe... -Mais ça intéresse qui, cette boucherie ? C'est de la vieille histoire tout ça, faut laisser les morts où ils sont... Mais il a trop envie de causer. Et pendant plus de deux heures, il me racontera en détail sa guerre, la bataille de la Marne, les taxis, le Bois des Caures, les forts de Douaumont et de Vaux, Verdun et les tranchées, le Chemin des Dames, les mutineries... Je profite d'un rare moment de silence de sa part (l'émotion ?) pour l'interroger sur ses origines : -Vous savez qu'un doute subsiste sur votre nationalité ? Le choix du Soldat Inconnu a été effectué à partir de huit corps exhumés dans les secteurs tenus par la guerre mais seuls sept furent certifiés français... Vous en pensez quoi ? -Fumier de Nivelle ! (le juron a jailli, violemment). Non content d'avoir zigouillé des milliers d'hommes comme moi, voilà t'y pas qu'on va faire des différences, maintenant ! Je vais te dire, bleu-bite, j'ai combattu avec des soldats qui ont donné leur vie pour la France, et y avait de tout, des bretons, des auvergnats, des corses, mais aussi des sénégalais, des marocains, des italiens... tous frères d'armes ! Et ceux qui sont toujours dans la boue de la Marne ou de Verdun n'ont qu'une seule nationalité : la générosité ! (Sa voix s'est brisée, je me sens fautif et mal à l'aise...) -Je ne voulais pas vous mettre en colère... Un poète a écrit ces lignes en 1920 : « Quatre ans il a peiné, saigné, souffert, -Ouais, joli... En tout cas, pour ta gouverne, je m'appelle Victor, Victor Bondoufle... Alors tu vois, y a pas plus français comme nom... -Bondoufle ? Comme Simon ? Vous seriez parent avec Simon Bondoufle* ? -Mon fils s'appelait Simon, oui, mais je ne l'ai pas connu. Il est né durant les derniers jours des combats qu'on menait encore, sur les bords de la Meuse, en Novembre 1918... J'étais clairon. J'aurais pu sonner le cessez-le feu si les Boches m'en avait laissé le temps... Une rafale m'a fauché le 11, à 10h50... Qu'est-ce qui devient, le Simon ? Je suis resté assez évasif sur le sujet, personne aujourd'hui ne sachant très exactement ce qu'était devenu le célèbre chroniqueur de l'après-guerre, tant redouté pour sa prose assassine par les politiciens de l'époque... -Va le voir de ma part. C'est le seul survivant. Il a des trucs qu'il a jamais racontés à personne. Je suis sûr que tu seras épaté... Et tandis que je m'éloignais, je l'ai entendu me lancer, rigolard : - Dis donc, troufion, tu pourrais pas éteindre la loupiotte avant de partir ? J'ai pris rendez-vous avec Lazare Ponticelli pour le jour même, le Mardi 11 Mars dans l'après-midi, après la sieste comme me l'avait demandé sa fille... C'est con mais j'ai été incapable de m'y rendre, à cause d'un mal de tête terrible...
« Mémoire, sacrifice, ce ne sont pas là des concepts qui naissent naturellement dans la tête des petites gens... Les petites gens, tout ce qu'ils veulent, c'est sauver leur peau, celles des leurs, et qu'on leur foute LA PAIX... Ils se méfient expressément de ces gros mots majusculés comme Devoir, Fidélité, Patrie, toutes engeances assoiffées qui piaillent au fronton des monuments aux morts... »
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